LE CERVEAU, LA DEPRESSION,
LA THERAPIE COGNITIVE
Le cerveau, c'est 100.000.000.000 de neurones
x 10.000 connexions par neurone X 20 impulsions
synaptiques par seconde... Un organe d'une plasticité
phénoménale : en profond remaniement structural
permanent. Le cerveau se modifie en fonction
de nos expériences affectives, psychiques, cognitives,
chaque seconde de notre vie. D'un poids d'1,5
kilo (2 % du poids du corps environ), il utilise
20 à 30 % de l'apport quotidien d'énergie, soit
un repas par jour, pour fonctionner.
Notre cerveau est une incroyable centrale
électrique aux modifications morphologiques
cellulaires incessantes, témoin de notre adaptation
cognitive à notre environnement. Il existe un
équilibre permanent entre notre système limbique
dominant nos comportements liés aux émotions
et notre cortex préfrontal, visant à utiliser
nos capacités cognitives pour aplanir ces émotions.
Le système limbique (hippocampe, amygdale) intervient
en premier. Il déclenche les émotions brutes
survenant de façon instinctive comme l'instinct
de survie mais aussi la mémorisation, l'apprentissage.
C'est le siège de nos émotions les plus primitives.
S'y ajoutent la colère, l'agressivité, les pulsions
de tous ordres. Le cortex préfrontal contrôle
notre sang froid, notre intelligence, notre
esprit d'initiative, analyse les situations,
détermine les prises de décision. C'est plus
le siège de nos émotions humaines qui nous distinguent
des mammifères comme l'empathie, la compassion,
les formes évoluées d'attachement que sont l'amitié,
l'amour. Nos actes sont contrôlés en permanence
par une balance entre cortex frontal et le système
limbique. Quand l'un est activé, l'autre ne
peut l'être en même temps semble-t-il.
Au début de la vie, les structures limbiques
sont opérationnelles. Le bébé ressent l'angoisse
de séparation, la peur face à un bruit, la colère
quand sa faim n'est pas satisfaite. Son cortex
préfrontal n'est au contraire pas du tout opérationnel.
C'est à son entourage de calmer ses angoisses,
ses peurs et ses colères. Ses parents font office
de cortex préfrontal. L'apport affectif est
donc primordial pour que les structures de contrôle
préfrontales se mettent en place au fil des
premières années de la vie de l'enfant. A noter
que le cerveau se myélinise de l'arrière à l'avant,
les structures préfrontales et frontales achèvent
leur maturation après l'âge de 20 ans. Ainsi
l'éducation, tout au long de l'enfance et de
l'adolescence, va revêtir un rôle primordial
dans les capacités de l'enfant à gérer ses émotions
et forgera un équilibre entre les deux systèmes.
Un enfant-roi qui n'a pu acquérir de bonnes
capacités de tolérance aux frustrations, de
gestion de ses pulsions agressives de toute
puissance, peut devenir un adolescent au système
limbique très actif et au cortex préfrontal
trop fragile pour lui permettre de contrôler
parfaitement le flux continu d'émotions primitives
bien souvent dommageables dans la vie sociale
et affective. Ceci peut nous donner une nouvelle
grille de lecture éclairante sur la thérapie
cognitive.
Au cours d'une DEPRESSION, tout se passe comme
si l'amygdale s'hyperactivait lors que le cortex
préfrontal n'est pas en état d'exercer son rétrocontrôle
négatif. Le dépressif voit tout en noir, adopte
un système de pensées négatif, voyant le mal
partout, ses affects sont envahis de pensées
automatiques négatives. En revanche en dehors
d'une dépression, les pensées automatiques négatives
qui surviennent à longueur de journée "je
n'y arriverai jamais", "je suis nul", sont
contrecarrées par une pensée positive provenant
de notre cortex préfrontal "mais si je vais
y arriver", "je sais que je peux le faire, j'ai
confiance en moi". La thérapie cognitive
vise à repérer, comprendre, analyser ces cognitions
négatives et inadaptées et à les contrôler par
un système de pensées positives. Tout se passe
comme si le thérapeute réapprenait au patient
à réactiver son cortex préfrontal pour inhiber
son système limbique.
La DEPRESSION serait caractérisée par une
hyper activation permanente de notre cerveau
émotionnel. Tout se passe comme si le sujet
dépressif devait faire face à un danger imminent
et permanent, contrastant avec une baisse de
régime du cortex frontal perdant sa capacité
de freiner nos émotions. Le stress aigu est
bénéfique et nécessaire (trac, stress avant
les examens, en amour, etc…). Le stress chronique
active au long cours le système limbique et
conduit à son épuisement ainsi qu'aux pensées
automatiques négatives (soucis professionnels
ou familiaux envahissants, burn out, situation
d'échec, grief non pardonné, etc…).
Nous terminerons cet exposé par une double
question : les personnes ne ressentant les émotions
que de manière très atténuée, avec de grandes
difficultés d'empathie, sont-elles plus protégées
vis-à-vis de la dépression ? A l'inverse, les
personnes très émotives, très sensibles et compassionnelles,
vivent-elles les stress émotionnels plus intensément
sur le plan neurobiologique et de ce fait se
fragilisent-elles sur le plan neurotoxique et
sur le plan clinique vis-à-vis de la dépression
?
Extrait de l'éditorial du Docteur
Frédéric KOCHMAN, pédopsychiatre à Lille